CHAPITRE X
Ce bal marqua l’entrée officielle de Polly dans la société londonienne. Elle continua d’y jouer son rôle jusqu’à la fin de la « saison », avec la même grâce qu’elle avait montrée le soir de ses débuts : une grâce un peu froide à quoi manquaient, pour la rendre parfaite, une pointe de tempérament, une touche de vitalité. Elle fit tout ce que lui demanda Lady Montdore, assista aux réceptions prévues, porta les robes choisies pour elle et se lia d’amitié avec les personnalités que sa mère avait estimées utiles ou convenables ; elle ne se livra jamais à aucun caprice dont Lady Montdore eût été en droit de prendre ombrage. D’un autre côté, elle ne se soucia jamais, non plus, de créer quelque animation dans les « parties » organisées en son honneur ; sa mère, il est vrai, déployait trop d’efforts à cet égard pour s’apercevoir que Polly, si gracieuse et avenante qu’elle fût, demeurait insensible et comme étrangère au charme brillant des spectacles et des soirées auxquels elles se rendaient ensemble. Lady Montdore y prenait, pour sa part, un plaisir extrême, semblait satisfaite de Polly et ravie des échos élogieux qui la représentaient comme la plus belle et la plus importante des débutantes de l’année. Mais elle se dépensait si généreusement et voyait tant de monde, tout au long de la saison, qu’elle eût été bien incapable, au fond, de savoir si Polly avait – ou non – un succès véritable. La saison terminée, elles partirent toutes deux pour Goodwood et Cowes, puis pour les brumes et les bruyères d’Écosse, où Lady Montdore trouva sans doute le temps d’établir un bilan de la situation. Pendant plusieurs semaines, elles disparurent de ma vie.
Lorsque je les retrouvai, à l’automne, la tension entre elles avait repris sa virulence et il était clair qu’elles se supportaient l’une l’autre avec difficulté. Tante Emily avait loué, à Londres, pour la durée de l’hiver, une petite maison près de Saint-Leonard’s Terrace et je m’y étais installée avec elle. J’y vécus une des plus délicieuses époques de ma vie et me fiançai, au cours de l’hiver, à Alfred Wincham, ce jeune homme dont le profil m’avait si fort troublée au bal de l’hôtel Montdore. Pendant les semaines qui précédèrent mes fiançailles, je vis beaucoup Polly. Elle avait pris l’habitude de me téléphoner le matin :
« Quoi de nouveau, Fanny ?
— Je m’ennuie à mourir, » répondais-je ; c’était là une infortune dont souffraient cruellement les filles avant l’invention de ce merveilleux antidote que fut le « national service ».
« Parfait, disait Polly. Alors, je peux disposer de toi ? Oh ! il ne s’agit pas de choses amusantes, je t’en préviens, mais si tu t’ennuies autant que tu le dis… Donc, il faut que j’aille essayer ce chapeau de velours bleu chez Madame Rita et prendre livraison des gants chez Debenhams – ils doivent les avoir reçus aujourd’hui. Mais il y a pire ! Fanny, serais-tu vraiment disponible au point de consentir à déjeuner avec ma tante Edna, à Hampton Court, et à lui tenir compagnie pendant que je serai chez le coiffeur ? Mais non ! C’est trop ! Oublie ce que je viens de dire. Enfin, nous verrons… Je passe te prendre dans une demi-heure. » J’étais d’une parfaite docilité. Je n’avais d’ailleurs rien à faire et trouvais plaisant de courir Londres dans la grande Daimler, pendant que Polly remplissait les mille devoirs qui incombent à une beauté en vue. Bien que la vie mondaine fût pour elle sans attrait, mon amie prenait un soin assidu de son élégance et, à la différence de Lady Patricia, n’y eût renoncé à aucun prix.
Nous allâmes donc chez Madame Rita et j’essayai tous les chapeaux du magasin, pendant que la dernière main était mise à celui de Polly ; je constatai, une fois de plus, que les chapeaux ne vont jamais à ma tête – peut-être à cause de mes cheveux rebelles. De là, nous nous rendîmes à Hampton Court, où la vieille grand-tante de Polly, veuve d’un général, avait un appartement. Elle faisait des patiences, à longueur de journée, en attendant son départ pour un monde meilleur.
« Malgré tout, je ne crois pas qu’elle s’ennuie, tu sais ! dit Polly.
— J’ai remarqué, répondis-je, que les femmes mariées, fussent-elles veuves, ne s’ennuient jamais. Il doit exister quelque vertu dans le mariage, qui chasse la mélancolie pour toujours. Mais j’ignore comment. » Polly ne répondit pas. Dès que le mot mariage était prononcé, mon amie devenait aussi muette qu’une huître. Détail qu’il convenait de ne pas oublier lorsqu’on s’entretenait avec elle.
La veille du jour où l’annonce de mes fiançailles devait paraître dans le Times, tante Emily m’envoya à l’hôtel Montdore afin que je fisse part de l’événement aux parents de Polly. J’ai horreur d’arriver à l’imprévu chez les gens qui, surpris par ma venue, peuvent en être contrariés dans leurs projets ; mais je compris le point de vue de tante Emily lorsqu’elle m’expliqua qu’en égard à l’extrême amabilité de Lady Montdore pour moi et à la grande amitié qui me liait à Polly, il n’était pas convenable qu’elles apprissent mes fiançailles, par hasard, en parcourant les journaux.
Je m’exécutai donc, non sans appréhension. Bullitt, le maître d’hôtel, me glaçait toujours d'effroi. Il ressemblait au monstre de Frankenstein et j’éprouvais, à suivre sa démarche saccadée à travers une suite de salons, solennels et guindés comme des salles de bal, l’impression de visiter un immense musée, avant d’arriver enfin au petit bureau vert, où se tenaient d’ordinaire les Montdore. Ce jour-là, cependant, la porte me fut ouverte par un valet d’apparence plus humaine, qui m’annonça, à ma joie, que Milady n’était pas rentrée encore et que Lady Polly se trouvait seule à la maison ; nous nous mîmes donc en route et finîmes par découvrir Polly environnée de l’attirail classique qui apparaissait chaque jour à l’heure du thé : bouilloire d’argent sur son réchaud, théière, tasses et assiettes de Crown Derby, et gâteaux en quantité suffisante pour lancer une pâtisserie. Mon amie était assise sur le bras d’un fauteuil et lisait le Taller.
« Jour béni que celui où paraît le Tatler ! dit-elle, c’est un journal qui aide à tuer l’ennui. Il y a une photo de moi, une de Linda ; mais rien de toi, cette semaine. Gentil à toi de venir si fidèlement ; je manquais d’une compagnie agréable… Et maintenant prenons notre thé. »
Je me demandais comment elle accueillerait l’annonce de mes fiançailles : je ne lui avais jamais parlé d’Alfred, sinon pour la prier de l’inviter au bal, et je savais combien elle détestait les jeunes gens et tout ce qui se rapporte à l’amour. Mais à peine lui eus-je fait ma confession qu’elle manifesta un grand enthousiasme ; elle me reprocha seulement de m’être montrée si discrète.
« Je me rappelle, dit-elle, que tu m’as demandé de l’inviter au bal. Mais, depuis, tu ne m’en as plus dit un mot.
— Je n’ai pas osé en parler, dis-je, pour le cas où… Je veux dire que c’était si important pour moi…
— Oh ! comme je te comprends ! Je suis heureuse que tu l’aies aimé avant qu’il se déclare ; les autres, celles qui doivent réfléchir indéfiniment avant de se décider, ne m’inspirent pas confiance. Quelle chance tu as ! Épouser l’homme qu’on aime ! Tu ne connais pas ton bonheur. »
Je vis que ses yeux étaient pleins de larmes.
« Allons, Fanny ! dit-elle, raconte, raconte ! »
Chez Polly, à l’ordinaire si froide et si réservée, cette émotivité me surprit, mais, toute à la joie égoïste de mon bonheur si neuf, je ne m’attardai pas à chercher le sens du trouble qu’elle montrait. Et, qui plus est, je mourais d’envie de me confier.
« Il a été terriblement gentil avec moi pendant ce bal, chez toi, Polly. Je n’espérais guère l’y retrouver, d’abord à cause des culottes de cérémonie, je pressentais qu’il n’en aurait pas. Et puis, il est toujours si occupé et il déteste les réceptions ; alors, quand je l’ai vu soudain, tu peux imaginer mon émotion ! Alors, il m’a invitée à danser ; mais il a dansé aussi avec la vieille Louisa et même avec tante Emily. Alors j’ai pensé : Oh ! il ne connaît personne autre, c’est pour ça ! Mais alors il m’a emmenée souper et il m'a dit qu’il aimait ma robe et qu’il espérait bien que j’irais le voir à Oxford. Et alors il a ajouté quelque chose qui prouvait qu’il se rappelait une conversation que nous avions eue ensemble auparavant. Tu sais combien est encourageante cette sorte de preuve ! Après cela, il m’a invitée à Oxford, deux fois ; une fois, il avait organisé un déjeuner ; la seconde fois, il était seul. Mais, pendant les vacances, il est parti pour la Grèce. Et les vacances d’Oxford sont terriblement longues, tu sais ! Pas un mot, pas même une carte postale ! Alors j’ai pensé que tout était fini. Et puis, jeudi, je suis retournée à Oxford et il m’a demandé de l’épouser, et regarde ! »
Je montrai à Polly la bague qu’il m’avait donnée, une jolie bague ancienne, ornée d’un grenat entouré de diamants.
« Tu ne vas pas me dire, s’écria Polly en riant, qu’il avait cette bague, toute prête, dans sa poche, comme dans The Making of a Marchioness !
— Exactement ! Mais ce n’est pas un rubis !
— Ton grenat est de la taille d’un œuf de pigeon ! Tu es une heureuse fille ! »
À cet instant, Lady Montdore entra en coup de vent. Elle portait encore chapeau et manteau et paraissait singulièrement épanouie.
« Ah ! les filles ! dit-elle. Parlant bals et réceptions, comme d’habitude, j’imagine ! Tu vas chez les Gravesend, ce soir, Fanny ? Donnez-moi du thé, je suis morte ! Quelle terrible après-midi avec la grande-duchesse ! Je viens de la poser à Kensington Palace. On ne croirait jamais que cette femme touche à ses quatre-vingts ans, elle est éreintante d’activité et d’énergie ; et si charmante, si humaine, inutile de surveiller ses mots quand on lui parle. Nous sommes allées chez Woollands acheter des lainages – la pauvre souffre du froid. Il lui faudrait des doubles fenêtres, comme en Russie. »
Il devait être bien pénible à Lady Montdore – mais, au fond, s’en apercevait-elle ? Cette femme avait un tel talent pour ignorer les tristesses de l’existence ! – de ne réussir à nouer des liens d’amitié avec les Altesses Royales qu’à compter du moment où la gloire de celles-ci s’était définitivement éteinte. Tsarkoë-Selo, Schönbrunn, le Quirinal, le palais Kotrocheny, Miramar, Lae-ken, Corfou : autant de résidences magnifiques où l’on avait ignoré Lady Montdore, perdue dans la foule immense des visiteurs. Si elle séjournait, avec son mari, dans une capitale étrangère, elle était, bien entendu, invitée aux réceptions officielles ; et, de même, les chefs d’États étrangers, lorsqu’ils se rendaient à Londres, daignaient apparaître aux soirées de l’hôtel Montdore ; mais ces échanges demeuraient empreints du formalisme glacé propre aux cérémonies officielles. À défaut de l’intelligence qui leur eût permis de demeurer sur le trône, les têtes couronnées n’étaient cependant pas stupides au point de ne pas deviner en Lady Montdore une de ces personnes redoutables à qui l’on ne peut tendre le petit doigt sans que le bras y passe en entier. À peine découronnées et en exil, ces anciennes Majestés s’avisaient, tout soudain, que Lady Montdore possédait un charme exquis ; chaque monarchie déchue venait ainsi ajouter quelques Altesses aux réceptions de l’hôtel Montdore ; et quand ces Altesses, ayant tout dépensé de ce qu’elles avaient réussi à sauver du naufrage, se trouvaient vraiment réduites à la dernière extrémité, Lady Montdore était enfin autorisée à prendre rang de dame d’honneur et à les accompagner chez Woollands.
Polly apporta une tasse de thé à sa mère et lui annonça mes fiançailles. Aussitôt la lueur de satisfaction qui colorait le visage de Lady Montdore au souvenir de son après-midi archiducale s’évanouit d’un seul coup et mon hôtesse devint suprêmement désagréable.
« Fiancée ? dit-elle. Eh bien ! je suppose que c’est parfait. Alfred, dis-tu ? Alfred quoi ? Qui est-ce ?
— Il est chargé de cours à Oxford.
— Oh ! ma chère, quelle étrange chose ! Tu ne t’es tout de même pas mis en tête d’aller vivre à Oxford ? Vraiment, il ferait mieux d’entrer dans la vie politique et de s’acheter une propriété à la campagne. Il n’en a pas une déjà, par hasard ? Attends. Laisse-moi réfléchir… Oui ! Pourquoi ton père ne te donnerait-il pas une propriété comme cadeau de mariage ? Tu es le seul enfant qu’il aura jamais. Je vais lui écrire immédiatement. Où est-il, à l’heure actuelle ? »
Je répondis évasivement que mon père, je le croyais du moins, devait se trouver à la Jamaïque, mais que j’ignorais son adresse.
« Seigneur ! Quelle famille ! Mais je saurai tout cela par le ministre des Colonies et j’enverrai un mot par la valise, c’est plus sûr. Bon. Ensuite, ce « Mr. je ne sais quoi » s’installera à la campagne et écrira des livres. Cela pose un homme d’écrire des livres. Fanny, je te conseille de l’inviter à s’y mettre sans délai.
— Je crains, dis-je avec embarras, d’avoir sur lui bien peu d’influence…
— Eh bien ! prends-en, mon enfant ! Et vite, crois-moi. C’est stupide d’épouser un homme sur qui on n’a pas d’influence. Regarde ce que j’ai fait pour Montdore ; j’ai toujours veillé à ce qu’il s’intéresse à quelque chose, je l’ai forcé à accepter des charges, à se tenir en vue, à ne pas se laisser glisser à l’arrière-plan. Une femme doit être sans cesse sur le qui-vive ; les hommes sont si paresseux de nature ! Montdore, par exemple, veut toujours faire une petite sieste l’après-midi, mais j’y ai mis le holà ; si vous vous abandonnez ainsi – lui ai-je dit – c’en est fait de vous ; la vieillesse vous guette et les gens qu’elle atteint perdent tout intérêt dans la vie, ne sont plus au courant de rien et mieux vaudrait, pour eux, être déjà morts. Si Montdore, aujourd’hui, n’en est pas arrivé au même point que tant de ses amis qui errent misérablement autour du Marlborough Club comme des mouches expirantes et sont à peine capables de se traîner jusqu’à la Chambre des Lords, c’est à moi qu’il le doit, c’est moi qu’il peut remercier. Je l’envoie tous les jours aux Lords, quelque temps qu’il fasse. En vérité, ma chère Fanny, plus j’y pense, plus il me paraît ridicule de ta part d’épouser un professeur. Qu’en dit Emily ?
— Elle est ravie.
— Emily et Sadie sont désespérantes. C’est à moi qu’il faut demander conseil en ces matières. Je suis heureuse que tu sois venue. Nous allons chercher un moyen de te sortir de là. Tu pourrais appeler ton Alfred-Chose au téléphone et lui dire que tu as changé d’avis ? Ce serait assurément la manière la moins déplaisante de lui annoncer le contretemps, et qui lui fera le moins de mal.
— Oh ! Non. Je ne peux pas faire cela.
— Mais pourquoi pas, ma chère ? Rien n’a paru encore dans les journaux.
— Ce sera annoncé demain.
— Ah ! Voilà précisément où je puis t’être utile. Je vais envoyer chercher Geoffrey Dawson et faire retirer l’avis. »
J’étais terrifiée.
« Je vous en prie ! balbutiai-je. Oh ! non. Je vous en prie ! »
Polly vint à mon secours.
« Mais elle meurt, d’envie de l’épouser, Mummy ! Elle l’adore ! Et regardez sa jolie bague ! »
Lady Montdore regarda et son opposition s’en trouva renforcée.
« Mais ce n’est pas un rubis ! dit-elle, comme si j’avais prétendu que c’en fût un. Quant à l’amour, je pensais que l’exemple de ta mère t’aurait servi de leçon ! Tu sais où l’amour l’a menée ? Parlons-en de l’amour ! Celui qui l’a inventé devrait être fusillé !
— Pourquoi êtes-vous tellement contre les professeurs ? dit Polly. Daddy a beaucoup d’amis parmi eux.
— Oh ! à condition d’aimer ce genre, j’admets qu’ils sont parfaits à un dîner. Il arrive à Montdore d’en inviter quelques-uns, de temps en temps, mais de là à ce qu’ils se croient autorisés à épouser les gens, non ! Quelles affreuses manières ! Une sorte de mégalomanie, en vérité. Tant de personnes en sont atteintes, à l’époque où nous vivons ! Non, non, Fanny, je suis terriblement inquiète.
— Oh ! dis-je, ne soyez pas peinée, je vous en prie.
— D’ailleurs, reprit Lady Montdore, si tout est arrangé, comme tu le dis, je ne puis, sans doute, plus rien faire pour conjurer le péril, sauf t’aider à tirer le meilleur parti possible de l’aventure. Montdore pourra demander au secrétaire général du Parti, aux Communes, s’il n’y aurait pas quelque chose en vue… Oui, c’est cela qu’il faut faire. »
J’eus sur le bout de la langue de lui dire que ce « quelque chose en vue », je l’attendais de Dieu et non du secrétaire général du Parti ; mais je me retins et n’osai même pas lui avouer qu’Alfred n’était pas conservateur.
On se mit alors à parler de mon trousseau, au sujet duquel Lady Montdore se montra également impérieuse, mais sans que j’en ressentisse autant de trouble. J’éprouvais, à cette époque de ma vie, peu d’intérêt pour la toilette ; toutes mes pensées allaient à cette charmante vieille petite maison qu’Alfred m’avait fait visiter, après m’avoir mis au doigt mon grenat-œuf de pigeon, et qui, par miracle, était à louer. Je songeais comment il faudrait l’arranger et la meubler.
« Ce qui est important, continuait Lady Montdore, c’est d’avoir un vraiment bon manteau de fourrure, je veux dire un vrai manteau de fourrure sombre. »
Lorsque Lady Montdore disait fourrure, elle pensait « vison » ; elle ne concevait pas qu’il fût tolérable de porter une autre fourrure – la zibeline exceptée, qu’elle appelait par son nom.
« Non seulement toutes tes robes s’en trouveront embellies, mais, comme un tel manteau ne se quitte guère, tu n’auras pas besoin de te soucier du reste. Et surtout ne va pas gaspiller ton argent en vêtements de dessous ; rien de plus stupide ! Pour ma part, j’emprunte toujours les siens à Montdore. Bien. Pour le soir, une broche de diamants est très utile, à condition que les pierres soient grosses et belles. Oh ! ma chère, quand je songe aux diamants que ton père a donnés à cette femme ! Quel dommage ! C’est à en pleurer. Mais, tout de même, il n’a pas dû dilapider tout ce qu’il avait ; il était extrêmement riche quand il hérita la fortune de ses parents. Je vais lui écrire. Allons, chérie, soyons pratiques, et ne perdons pas de temps. »
Elle sonna sa secrétaire et lui dit que l’adresse de mon père devait être découverte à tout prix.
« Téléphonez de ma part au sous-secrétaire d’État aux colonies et dites-lui mon souvenir. Notez aussi que j’aurai à écrire, dès demain, à Lord Logan. »
Elle chargea encore sa secrétaire d’établir une liste des magasins où la lingerie, les sous-vêtements et le matériel de ménage pouvaient être acquis au prix de gros.
« Apportez cette liste ici pour Miss Logan, dès que vous l’aurez terminée. »
Lorsque sa secrétaire fut sortie, Lady Montdore, se tournant vers Polly, se mit à lui parler exactement comme si j’étais partie, moi aussi, et qu’elles fussent seules toutes deux. C’était là, chez elle, une manie qui m’embarrassait fort, car j’ignorais ce que Lady Montdore attendait de moi et si je devais l’interrompre pour prendre congé, ou affecter un air dégagé et regarder simplement par la fenêtre, comme si j’eusse été dans la lune. Mais aujourd’hui l’affaire était claire et je n’avais pas le choix : il me fallait attendre la liste des adresses.
« Dis-moi, Polly, as-tu pensé à un jeune homme à inviter pour le trois ?
— Que diriez-vous de John Coningsby ? » répondit Polly avec une indifférence qui exaspéra visiblement sa mère.
Lord Coningsby était en quelque sorte son prétendant officiel. Elle l’invitait à toutes les « parties » et Lady Montdore en éprouva d’abord un vif plaisir, car John était riche, beau garçon, agréable et « fils aîné », ce qui, dans le langage de Lady Montdore, signifiait : « fils aîné d’un pair » (pas question, en aucun cas, pour Mr. Jones ou Mr. Robinson, quel que fût leur rang de primogéniture, d’être considérés comme des « fils aînés »). Très vite, cependant, elle découvrit que Polly et lui étaient excellents amis et ne seraient jamais autre chose ; non sans regret, elle se désintéressa alors complètement de Lord Coningsby.
« Oh ! John ne compte pas.
— Il ne compte pas ? Que voulez-vous dire ?
— Ce n’est qu’un ami. J’ai songé chez Woollands – j’ai souvent d’excellentes idées dans les magasins – que nous pourrions inviter Joyce Fleetwood. »
Hélas ! l’époque était bien révolue où, « moi, Albert-Christian-George-Andrew-Patrick-David », demeurait la seule personne au monde qui fût digne de « te prendre, Léopoldina, pour mon épouse », puisque c’est sur un Joyce Fleetwood qu’on se rabattait maintenant pour lui confier la succession. Peut-être Lady Montdore s’était-elle résignée à l’idée que, du moment où Polly ne montrait aucune inclination à épouser un homme solidement établi par l’héritage et le rang, le moindre mal consisterait sans doute à choisir un garçon capable de se créer, par sa valeur et son courage, une situation convenable. Joyce Fleetwood était un jeune député conservateur, bruyant et agité, très satisfait de lui-même, qui possédait à fond un ou deux des sujets les plus rebutants qui fussent jamais traités à la Chambre des Communes, tels que l’agriculture ou l’Empire, et demeurait toujours disposé à en discuter longuement à chaque séance. Il avait fait impression sur Lady Montdore qui disait de son intelligence des choses tout à fait excessives ; ses parents possédaient une propriété dans le Norfolk et Lady Montdore les connaissait.
« Eh bien ! Polly ?
— Pourquoi pas ! dit Polly. C’est le déluge dès qu’il ouvre la bouche. Mais, invitons-le tout de même. Il est tellement fascinant, n’est-ce pas ? »
Cette fois, Lady Montdore perdit patience et sa voix s’envola dans les aigus. J’éprouvais vraiment quelque sympathie pour elle, car le ton de Polly – on ne pouvait s’y tromper – était délibérément provocant.
« Polly ! s’écria-t-elle, cela ne peut pas durer ainsi ! »
Polly ne répondit pas. Penchant la tête, elle fit semblant de lire, à l’envers, les titres du journal qui était déplié sur un fauteuil, près du siège de sa mère. Son attitude signifiait clairement : « Continuez ! Continuez ! Horrible femme vulgaire que vous êtes… Je me moque de ce que vous dites. Vous êtes moins que rien pour moi. »
« Je te prie d’écouter, quand je te parle, Polly. »
Polly continua à regarder de biais les titres du journal.
« Polly, veux-tu, s’il te plaît, faire attention à ce que je dis ?
— Que disiez-vous ? Il s’agissait de Mr. Fleetwood, je crois ?
— Laisse Mr. Fleetwood tranquille pour l’instant. Je désire savoir ce que tu as l’intention de faire dans la vie. As-tu décidé de rester à la maison et de continuer à vivre dans la lune ?
— Que puis-je faire d’autre ? Vous ne m’avez guère préparée à une carrière, n’est-ce pas ?
— C’est justement ce qui te trompe ! Je t’ai préparée au mariage. Et à mon avis – oh ! je sais que je ne suis plus à la page ! – le mariage est la plus belle de toutes les carrières qui s’offrent à une femme.
— Tout ça est très joli, mais comment pourrai-je me marier, si personne ne veut de moi ? »
C’était bien là que le bât blessait cruellement Lady Montdore : personne ne demandait sa fille en mariage.
Une Polly coquette et enjouée, entourée de prétendants parfaits, favorisant l’un d’eux contre tous, puis abandonnant cet élu d’un instant pour en taquiner un autre, une Polly désirée par les hommes mariés et toujours en train de briser les idylles de ses amies : à une fille de ce genre, Lady Montdore, plongée dans le ravissement, eût permis de jouer, quelques années encore, à ces jeux charmants, à la condition, bien entendu, que tout se terminât par un grand mariage et un établissement convenable. Ce qui perçait le cœur maternel de Lady Montdore, c’était, précisément, le peu d’attrait exercé sur les hommes par cette fille d’une incontestable beauté. Les « fils aînés » lui jetaient un coup d'œil, déclaraient : « Elle est vraiment ravissante ! » puis couraient épouser quelque fille au menton plat de Cadogan Square. Récemment encore, trois ou quatre fiançailles de ce genre avaient été annoncées, qui faisaient défaillir de rage la pauvre Lady Montdore.
« Et pourquoi ne te demandent-ils pas en mariage ? Uniquement parce que tu ne fais rien pour les encourager. Enfin, Polly, ne peux-tu donc essayer d’être un peu plus gaie et gentille avec eux ? Les hommes n’aiment pas faire la cour à une momie ; c’est trop décourageant !
— Je vous remercie, mais je ne tiens pas à ce qu’on me fasse la cour.
— Oh ! Dieu tout-puissant ! Mais qu’est-ce que tu veux alors ?
— Que vous me laissiez tranquille, Mère, s’il vous plaît.
— Et tu vas rester ici, avec nous, jusqu’à ta mort ?
— Daddy n’y verrait aucun inconvénient, j’en suis sûre !
— Oh ! que si ! Ne te fais pas d’illusions à cet égard. Ton père te garderait volontiers un an ou deux, mais il serait ensuite aussi malheureux que moi. Il n’y a pas de parents qui puissent désirer que leur enfant devienne une vieille fille acariâtre – et tu serais de l’espèce acariâtre, cela crève les yeux, ma chère – acariâtre et desséchée ! »
Je n’en croyais pas mes oreilles. Était-ce bien Lady Montdore qui parlait ainsi, en termes aussi durs et crus, à sa fille, cette perle sans défaut, qu’elle adorait au point de lui pardonner de n’être pas un garçon, héritier des biens et du nom ? J’étais atterrée, glacée jusqu’aux os.
Il y eut un long silence, qui ajouta encore à mon malaise. Il fut rompu par le monstre de Frankenstein qui entra, de son pas saccadé, pour annoncer que le Roi de Portugal demandait Lady Montdore au téléphone. La mère de Polly sortit en clopinant et je saisis l’occasion qui s’offrait de m’éclipser à mon tour.
« Je la déteste, dit Polly en m’embrassant, je la déteste ! Je voudrais qu’elle soit morte. Oh ! Fanny, quelle chance tu as eue de n’être pas élevée par ta mère… Tu n’imagines pas combien ça peut être affreux.
— Pauvre Polly ! dis-je, toute bouleversée. Quand tu étais petite, les choses allaient si bien !
— Non. Cela a toujours été horrible. Toujours. Et je l’ai toujours haïe, du plus profond de mon cœur.
Je ne la crus pas.
— Est-ce qu’elle est ainsi tout le temps ?
— De pire en pire. Mieux vaut profiter de son absence pour filer, chérie, si tu ne veux pas être coincée de nouveau. Je te téléphonerai bientôt… »